ABZTRACTZ de ZOKATOS

 

 

 

Depuis 2009 notamment, on observe dans le travail de Zokatos des représentations de formes complexes qui s’enchevêtrent comme investies d’une charge électrique.

A la manière d’un chaman et de façon presque magique, ce peintre crée des mondes inconnus et insoupçonnés. Zokatos étonne par la qualité, la complexité et l’hermétisme de son univers pictural.

En fait il est dans la lignée de ces peintres du début du XX° s. qui cherchaient d’autres formes, d’autres structures, abstraites et universelles pour se détourner de la figuration et de la narration.

A ce titre, Zokatos fait partie du cercle restreint de ces artistes de la rue qui investissent leur art par des formes non figuratives, d’où l’appellation de ses œuvres sous le vocable de « Abztractz ».

Plus exactement, il se situe dans l’abstraction géométrique par l’exploitation des formes et des nouvelles conceptions de l’espace. Certes il reste un artiste du Street Art puisqu’il expose principalement ses œuvres dans la rue et utilise presqu’exclusivement les outils du graffiti (marqueurs, encres pour graff, bombes aérosols).

Initialement les formes qu’il crée ressemblent étrangement à un labyrinthe ou à des mailles d’un filet empêchant toute sortie hors du cadre.

"Tumultuz", Paper ristol, 50 x 65 cm, Posca markers, Grog ink, 2009

En effet cet univers clos semble être dominé par une sorte de fatalité concentrationnaire ne permettant plus aucune issue à celui qui oserait s’échapper de ce monde. Est-ce l’univers dans lequel vit l’artiste ou celui de l’homme contemporain dans la cité, la banlieue ?

D’où parfois la nécessité pour l’artiste d’un combat pour résister à cet enfermement et c’est la raison pour laquelle il a, à juste titre, intitulé une œuvre « Combatif » en 2010.

 

 

 

"Combatif", toile coton, 40 x 40 cm, technique mixte, 2010.

Effectivement dans la partie supérieure à gauche, on distingue une forme de couleur verte qui s’agite et réussit à stopper voire à déstructurer partiellement les tentacules de ce labyrinthe.

Le peintre lui-même s’est investi dans ce combat puisqu’il déclare : « Je me suis imaginé en esprit combatif, seul, contre tous ».

Ce goût du combat et de l’aventure l’amène ensuite à d’autres formes d’écriture picturale.

Ainsi « Les Tours, d’en bas », une autre oeuvre de 2010 révèle de nouveaux espaces.

 

"Les Tours d'en bas", toile coton 40 x 40 cm, technique mixte (aquarelle, marqueurs) 2010.

On ressent le souffle puissant d’un vent de liberté sourdre de cette œuvre. Le bleu du ciel riche, dense et nuancé inonde l’espace et Zokatos écrit à ce sujet : « au pied des tours, en levant la tête vers le haut, le ciel et en bas le reflet dans une flaque est le même ».

En fait le labyrinthe oppressant a fait place à un puzzle de cellules que certains assimilent au puzzle de la vie.

Mais ces valeurs abstraites sont aussi musicales et épicuriennes. Ce bleu peut nous rappeler notamment la symphonie « la Mer » d’un certain Debussy.

C’est pourquoi cette peinture devient lieu de méditation et de poésie et non plus un espace de combat. Ces petites cellules qui s’agitent et qui sont de couleurs différentes avec du rose, de l’ocre et du brun…instillent un air de fête grâce à ces sonorités d’une grande gaieté.

On se rapproche également de l’esprit d’un Dubuffet par cette intention d’humour. Et avec toutes ces petites cellules qui se comportent comme des graffitis, un certain rituel magique se met en place avec parfois une liberté irrévérencieuse bravant toutes les formes d’interdit.

 

Sans titre, collage marouflé sur toile, 89 x 115 cm, avril 2011. 

Après le labyrinthe oppressant, l’artiste construit ici une œuvre qui parait encore plus angoissante.

Comme le pressentait Klee, plus ce monde est effrayant, plus l’art est abstrait. Or cette œuvre abstraite, proche du cubisme résonne comme le signe du désenchantement du monde par ses formes obtuses.

Cette représentation fait penser à une architecture constructiviste avec cet agencement de demi-cercles qui s’entrecroisent et conduisent à un enfermement d’un autre type.

Car tout est ici cloisonné, fermé sur lui-même comme ces lignes parallèles en demi-cercle qui sont sectionnées et obturées à chaque extrémité par un trait segmenté noir.

Pourtant le mouvement engendré par ces formes pourrait faire penser à une danse joyeuse avec ces couleurs vives et riantes qui apparaissent ici et là comme le rose, le jaune et l’ocre clair. Mais bien vite celles-ci sont assombries par le bleu, le violet, le vert pâle et la prolifération des lignes noires qui dominent la composition.

En fait tout cela ressemble à cette « danse dantesque » dont parlait Tàpies pour qualifier l’image de l’homme perdu, écrasé, mutilé…

 

Sans titre, collage marouflé sur toile, 146 x 97 cm, avril 2011.

On retrouve dans cette dernière œuvre un rappel des formes en demi-cercles déjà existantes dans la précédente œuvre. Mais celles-ci n’occupent pas tout l’espace et par ailleurs la représentation elle-même semble moins oppressante grâce à un fond plus aéré.

De plus dans la partie supérieure de l’œuvre, les formes cerclées de noir disparaissent pour laisser place à un espace semblable au « rayonnisme » d’un certain Mikhaïl Larionov.

En effet comme ce peintre russe, Zokatos aspire à une certaine autonomie des couleurs et des formes et il le manifeste par l’explosion de figures libres. Les lignes noires qui dans la partie inférieure séquestraient les formes ont disparu et on assiste à présent à un festival lyrique de la peinture.

L’artiste utilise des couleurs vives comme le rouge et le jaune et des fonds roses pour rendre visible par une gestuelle impulsive et spontanée sa sensibilité passionnée.

Il existe chez ce peintre beaucoup de romantisme dans sa façon de travailler car la couleur et la forme ne sont pas traitées comme un art purement intellectuel.

Par conséquent il illumine les formes d’une chaleur émotionnelle d’où cette structure chromatique qui semble se prolonger jusqu’à l’infini. Et l’on reste fasciné par cette beauté formelle qui vibre sous nos yeux.

Ce faisant Zokatos touche à une réalité profonde qui se manifeste comme une théophanie à l’approche d’une réalité ultime.

Comme artiste de la profondeur, il nous permet d’accéder à l’indéfinissable, l’ineffable et l’indicible.

Metz le 24 avril 2011

Christian Schmitt

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