Cocteau et le vitrail (1)

"Je décalque l'invisible " de Christian Schmitt (1° partie)

Le livre "Je décalque l'invisible" sur les vitraux de J.Cocteau est publié, vous pouvez le commander et l'acheter sur le site de l'éditeur:

http://editions-des-paraiges.eu/magasin/page61.html

 Les Vitraux de Cocteau (résumé)

Cocteau est victime de sa réputation de dilettante et de touche-à-tout génial.  Mais ce "moine en habit d'Arlequin" comme il aimait se définir lui-même  répondait volontiers à ses détracteurs en ces termes:

" Il m'arrive de changer de véhicule mais si je  peins, je peins; si je dessine, je dessine; si je m'exprime par le cinématographe, je délaisse le théâtre et si j'aborde le théâtre, j'abandonne le film. Je ne fais jamais ces choses ensemble."

Et pour désamorcer définitivement toute nouvelle critique même velléitaire à son égard, il répétait  également ce bon mot plein d'ironie et d'humour:

"On me reproche de sauter dans mon arbre, mais je le fais toujours de branche en branche."

En fait  par sa nature barométrique et les oscillations pendulaires  d'un moi  très souvent  labile, Cocteau impressionne, dérange et déconcerte à la fois bon nombre de ses contemporains.

L'explosion de ses ressources expressives il la doit  à Diaghilev, directeur de ballet russe. Alors que le jeune Cocteau était  très tôt louangé et adulé dans les salons parisiens avant la première  guerre mondiale, un soir, place de la Concorde alors qu'il s'étonnait de la réserve de son nouvel ami; lui s'arrêta, ajusta son monocle et lui dit:

"Etonne-moi" (La Difficulté d'être, 1947).

C'est pourquoi il releva ce défi en versant dans tous les genres avec une audace souvent insolente mais heureusement   mâtinée   par la déhiscence de son génie: poésie, prose versifiée, romans, dessin, peinture, sculpture, chorégraphie, théâtre, cinéma…et vitrail.

Et notamment  ce goût affiché  pour le vitrail  qui lui est venu tardivement au cours  des dernières années de sa vie.

Comment  peut-on expliquer ce nouvel et dernier  attrait pour cet art ? En réalité sa passion pour le vitrail ne résulte nullement d’un nouveau caprice, d’une nouvelle provocation ou d’une « fantaisie orphique » propre à cet « enfant gâté du siècle ".

Au contraire elle est venue comme l’aboutissement d’un cheminement personnel. Jean Cocteau a trouvé dans le vitrail ce décalque de l’invisible.

Comme pour la poésie ou toute autre forme d’art elle est devenue  pour lui dévoilement d’une autre réalité.

Cette révélation a pour origine sa fascination pour le miroir dans le mythe d’Orphée, passage par lequel la mort vient et va. Grâce au miroir les vivants disposent de ce dispositif par excellence permettant d’accéder à l’au-delà, vers l’inconnu. 

En cela Cocteau ne cache pas sa prédilection marquée pour le personnage d’Orphée, incarnation du poète traversant le monde des morts pour retrouver sa bien-aimée Eurydice. Et dans son dernier film le Testament d’Orphée, la fusion entre les deux poètes semble  absolue puisque  c’est même le nom que se donne Cocteau dans ce film comme s’il nous livrait son propre testament. 

Dans le lignage d’Apollinaire, il privilégie dorénavant le dialogue avec l’au-delà comme il l’écrit notamment dans Le Mystère laïc : «Orphée, c’est la première fois qu’on montre de la nuit en plein jour ». 

Et déjà  le verre participait à son univers poétique puisqu’il fera  de l’ange Heurtebise dans Le mystère de Jean l’oiseleur de 1924 un personnage d’Orphée sous les traits d’un vitrier (aux ailes de verre).

Par la suite dans le film Orphée de 1950, la Princesse pénètre par  le miroir de la chambre pour emporter Eurydice dans le royaume des morts. Et Heurtebise aide ensuite Orphée à le traverser également pour qu’il puisse témoigner au tribunal de l’au-delà.

Dans ce film Cocteau rajeunit le mythe d’Orphée comme un film à suspense par l'utilisation  de techniques étonnantes: les gants de caoutchouc permettant de traverser ce verre réfléchissant   et la surface de celui-ci se muant en eau par simple contact des mains

C'est pourquoi de manière permanente  et récurrente la matière verrière apparaît souvent dans ses œuvres; celle-ci  le fascine grâce à ses effets de renvoi d’image (la glace) ou de transparence (le verre).

Cocteau dira lui-même: "…regardez-vous  toute votre vie dans un miroir, et vous verrez la mort travailler, comme des abeilles dans une ruche de verre" (Orphée, film, 1949).

Par l'utilisation de cette surface réfléchissante  Cocteau convoque  également deux figures associées aux mythes d'Orphée et de Narcisse.

Herbert Marcuse dans Eros and Civilization  (Vintage Books, 1962, pp.146-147) voit dans l'association de ces deux images Orphée et Narcisse comme l'antithèse de Promothée qui est "l'héros archétypal du principe de la performance" alors que Orphée et Narcisse donnent une image de joie et de plénitude "…la voie qui ne commande  point mais qui chante; le geste  qui offre et qui reçoit; l'acte qui est paix et qui met fin au labeur de la conquête; la libération du temps qui unit l'homme et dieu, l'homme et la nature" 

Et certains diront même à l’exemple d’Alberti dans De pictura, 1436, que Narcisse, se laissant tromper par un effet d’illusion, doit être considéré comme l’inventeur de la peinture :

« Qu’est-ce en effet que peindre sinon embrasser avec art la surface de la source ? »

C'est donc toujours grâce à cette substance vitreuse  que Cocteau réussit à rejoindre ces deux figures tutélaires qui permettent au poète de s'évader vers un inconnu augurant toujours un renouveau, de la vie et de la création.

D'une manière générale le miroir a toujours fasciné les poètes, les écrivains et les créateurs en général.  

Ainsi Mallarmé écrivait ces quelques vers :

« O miroir !

Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée » (Mallarmé, Hérodiade) 

Et Magritte  définissait quant à lui le miroir selon deux principes:

"D'une part, il est une surface réfléchissante et d'autre part, une surface de représentation". 

C'est pourquoi  cette part de fantastique est toujours présente dans le miroir. Lewis Carroll en publiant « De l’autre côté du miroir » a été en réalité le premier à parler du miroir comme lieu de passage, la porte permettant d’accéder à un autre monde, vers une autre dimension.

Alice lorsque son image se reflète dans le miroir  ne parle pas d’elle comme Alice petite fille mais comme quelqu’un d’autre :

« Je est un autre (Rimbaud). « Ils », c’est ainsi qu’elle qualifie les habitants du miroir : « Je voudrais tant savoir s’ils font du feu en hiver »... « Ils tiennent aussi un livre dans l’autre pièce ».

En  réalité le livre est inversé. Tout est différent parce que le monde du miroir est autonome. Ce n’est plus le reflet de notre monde mais on se trouve dans un monde qui procède d’une logique différente.

Par la suite Aragon lui-même en découvrant Lewis Carroll publie un texte intitulé Lewis Carroll en 1931 dans la revue « Le Surréalisme au service de la Révolution ». 

Il y voit un chantre de la littérature du nonsense et de la subversion, deux valeurs chères au dadaisme et au surréalisme (selon Alain Rempfer -www.alain-rempfer.com). 

Ce n’est plus  un conte pour enfants mais une histoire qui bafoue le monde rationnel et raisonnable des adultes, de l’ordre bourgeois.

Cocteau sans adhérer pleinement aux idées d’Aragon n’est pas loin non plus de cette conception sans toutefois épouser l’aspect révolutionnaire de cette version.

http://www.facebook.com/sharer.php?u=Partager