Cocteau et le vitrail (3)

"Je décalque l'invisible"  de Christian Schmitt (3° partie)

Le livre "Je décalque l'invisible" sur les vitraux de J.Cocteau est publié, vous pouvez le commander et l'acheter sur le site de l'éditeur: 

http://editions-des-paraiges.eu/magasin/page61.html

Les Vitraux de Cocteau (résumé)

 

Ses vitraux installés dans le transept  ouest et à l'entrée du déambulatoire puisent principalement leur inspiration dans l'Ancien Testament. Le verre jaune éblouit telle une pierre précieuse qui renverrait l'éclat couleur ocre  de cette pierre de Jaumont qui constitue le matériau  de base de cette belle architecture.

 

On a souvent rattaché par erreur Chagall au courant surréaliste de la même façon que pour Cocteau puisque chacun d'eux fait appel  à l’imagination et aux rêves. Pour Chagall on a même caractérisé son œuvre de "chromatisme onirique".

 

Et pour Blaise Cendrars : " Il dort, il est éveillé, Il prend une église et il peint avec une église, Il prend une vache et il peint avec une vache, Avec une sardine…"

 

Pourtant comme Cocteau, Chagall a pris ses distances avec le mouvement surréaliste affirmant qu'il préfère peindre la vie que des rêves. Il disait  notamment: "Ne m'appelez pas fantaisiste ! Au contraire, je suis réaliste. J'aime le monde."

 

Par ailleurs son art est très imprégné par le domaine religieux:

 

"Depuis ma première jeunesse, j'ai été captivé par la Bible. Il m'a toujours semblé et il me semble encore que c'est la plus grande source de poésie de tous les temps. Depuis lors, j'ai cherché ce reflet dans la vie et dans l'Art. La Bible est comme une résonnance de la nature et ce secret j'ai essayé de le transmettre" (1973)

 

De son côté Cocteau,  semble éloigné voire étranger à cette culture religieuse. C'est pourquoi à  cette époque  face aux réglementations théologiques sévères auxquelles  étaient soumis les vitraux, on ne voulait pas risquer l’aventure avec un Cocteau jugé incontrôlable voire iconoclaste ?

 

Chagall rassure quelque part alors que Cocteau sent le souffre avec ses motifs trop souvent puisés et empruntés dans la symbolique païenne  (la mythologie grecque notamment), mais aussi animiste et maçonnique.

 

En réalité Cocteau avait tort d’avoir raison trop tôt puisque le vitrail contemporain s’éloignera par la suite beaucoup de la narration figurée religieuse au profit soit d’une abstraction  lyrique (Manessier et Bazaine) ou d’un travail de type "monochrome"  refusant toute concession décorative ou lyrique (Raoul Ubac dans la cathédrale de Nevers ou Pierre Soulages dans la basilique de Conques).

 

Et  comme l'affirme Pierre Bergé, Cocteau a introduit la vitesse dans l'art et c'est pourquoi son empreinte sur le XX°s; est considérable. "Sans doute s'est-il servi de beaucoup de choses, mais en les dépassant, et parfois même en les précédant " (Magazine littéraire n°423 septembre 2003, p.38).

 

De fait le vitrail contemporain est devenu bien plus une célébration de la matière et de la lumière que la célébration d’événements tirés de l’histoire proprement  religieuse.

 

Certains créateurs vont travailler beaucoup plus  sur la lumière que produisent les baies. Celle-là permet  d'enrichir notre façon de regarder et nous faire découvrir la beauté architecturale de l’édifice religieux.

 

Tout cela procède en fait d’un acte de foi par les oeuvres et comme le dit fort bien Paul-Louis Rinuy « les vitraux contemporains ont l’audace de se montrer pour ce qu’ils sont, une théologie en acte ».

 

En fait le travail de Cocteau étonne et déroute car il  emprunte différents chemins à la fois : la narration figurée et historiée,  l’abstraction lyrique, l’art primitif et le tout par la mise en valeur de la lumière en jouant fortement  sur  un chromatisme des bleus.

 

Il   œuvre aussi, mais à sa manière,  à cette théologie en acte.

 

Confronté très tôt à la mort, son père Georges se suicide lorsqu’il n’avait que neuf ans, Cocteau restera un poète marqué à jamais par le tragique.

 

Plus tard la perte cruelle de son ami Radiguet et les relations suivies avec Maritain le conduisent à un retour au catholicisme. Mais il ne s'agit que d'un élan mystique passager, une parenthèse dans une période douloureuse de sa vie.

 

Cherchant à fuir la réalité il empruntera de préférence  le chemin  de l'occultisme  et s'adonnera aussi à l'opium.

 

Par conséquent sa démarche s’apparente bien plus à une quête du religieux au sens large. Il reste fasciné par la mort, un monde où nul ne peut pénétrer.

 

Accéder au divin ou à l’au-delà prend chez lui des formes diverses et variées et il n’en privilégie aucune : c’est la raison pour laquelle dans ses vitraux de St. Maximin, il se réfère aussi bien à la symbolique chrétienne, primitive, animiste, mythologique voire même maçonnique.

 

Cocteau reste inclassable comme l’atteste toute son œuvre. Admirateur de Chirico, il est également surréaliste à sa façon.

 

Après la première guerre mondiale Cocteau profitant de la tornade dadaïste va occuper un rôle central avec le groupe des Six (Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre) mais sur le territoire de l'irrationnel il va s'opposer ensuite fortement à Breton.

 

Comme pour le catholicisme, il ne supporte pas le dogme de cette école surréaliste dominée par Breton, son nouveau pape. Il veut rester un être libre et dans sa quête d’Absolu, il adopte tout ce qui peut l’aider : les traits sans détours ou tout simplement les formules sans obscurité.

 

Sa démarche diffère également des surréalistes  en ce sens que selon lui "…(ils) attachaient beaucoup plus d'importance que moi au rêve proprement dit, et à l'écriture automatique, tandis que pour moi le rêve n'était qu'un des aspects du merveilleux obtenu par un mécanisme de contrôle de l'intelligence" (Les Enfants terribles)

 

Il est à la fois voyant et prestidigitateur et :

 

"(s)es visions sont tissées de fils tendus, de nœuds mythiques, de réseaux lucides…" (Les Enfants terribles).

 

Son travail n’est pas de fonder son expérience sur le perçu mais bien sur une expérience d’un autre niveau, sur le troisième œil, en rendant visible ce qui ne l’était pas encore. L’œuvre doit permettre d’atteindre un absolu qui est de l’ordre du suprasensible… et nous faire avoir accès à ce qui est « transcendant ».

 

Or cette quête semble parallèle voire complémentaire à celle de la philosophie dans cette entreprise d’exploration et de fondation du réel.

 

Les philosophes se sont beaucoup exprimés sur l’art. Alors que Platon considérait l’art comme éloigné au plus haut point de l’absolu. Pour lui il n’était rien d’autre qu’une copie du sensible.

 

Il a fallu attendre le XVIII° s. pour que des philosophes aient le courage de soutenir le contraire. Ainsi pour Kant il ne fait aucun doute que l’art permet de montrer ce qui est indicible, non conceptualisable ou non connaissable.

 

Dans la foulée Hegel, Nietzsche et notamment Schopenhauer ont poursuivi en mettant en évidence sa fonction de dévoilement puisque selon  ce dernier « l’art déchire le voile des apparences ». Martin Heidegger dans «L’origine de l’œuvre d’art» va plus loin puisqu’il affirme que seul l’art est à même de nous manifester la vérité de l’être… 

 

Cependant Heidegger nous propose le dévoilement de l’être qu’à partir d’œuvres figuratives en prenant notamment comme exemple les souliers de la paysanne de Van Gogh, mais qu’en est-il de l’art abstrait ?

 

La réponse vient finalement de Kandinsky lui-même puisque ce peintre initiateur de cette révolution artistique a su nous faire comprendre que l’art abstrait est un art pur. Il ne travaille pas à dépeindre la nature, mais se sert de la couleur et de la forme pour parler à notre âme même (dans son ouvrage « Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier »).

 

 L’art et particulièrement l’art abstrait, est le langage de l’âme, et il est le seul à pouvoir l’être.

 

Et cette quête de l’artiste se résume alors par cette merveilleuse phrase  de Paul Klee : «l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

 

Pour Cocteau aussi la peinture et surtout le dessin lui permet d’exprimer l’indicible. Ce qu’il ne pouvait exprimer ou traduire entièrement  par l’écriture il  réussit à le transcrire par l’art graphique. Le dessin soulage le poète de son angoisse et de son mal être.

 

« J’ai dessiné, note-t-il dans son journal intime en date du 26/07/1958, c’est ma seule thérapeutique contre les maladies de l’âme. En dessinant j’oublie tout. Je deviens la chose que je dessine. »

 

C'est aussi la souffrance physique qui s'exprime par ses dessins. L'expression graphique de cette souffrance atteint son paroxysme en 1929 lors de sa désintoxication.

 

Les créations graphiques de cette époque montrent un corps truffé de pipes comme des tuyaux lacérant son corps. C'est le corps d'un crucifié qui au lieu d'être transpercé par des clous l'est par un assemblage de pipes d'un opiomane.

 

Mais chez Cocteau tout peut aussi se compléter ou se relativiser selon les cas. Ainsi  dessiner n’est pas totalement détachable de l’écriture et il l’envisage même parfois comme un autre emploi de l’écriture …

 

« Quand j’écris, je dessine et lorsque je dessine, j’écris. »

 

De même le dessin et la peinture complètent et prolongent sa quête des mythes qu’il développe dans toute son œuvre (poésie, romans, théâtre et  cinéma notamment).

 

Déjà  en poussant très loin la représentation du miroir comme lieu symbolique de passage Cocteau s’est beaucoup  rapproché des peintres.

 

Georges de La Tour dans sa peinture Marie-Madeleine (1628) a aussi représenté le miroir « comme symbole de passage de la réalité illusion de la vie à celui de son aboutissement inéluctable."( selon  Alain Rempfer  o.p.)

 

D’autres comme Vélasquez et José de Ribera montrent un philosophe tenant un miroir : le miroir permettant de spéculer…de s’interroger sur soi-même.

 

Bref le miroir permet  de connaître une vérité.

 

Cocteau utilisera toujours les grands mythes pour atteindre la vérité en les préférant même à l’histoire.

 

L’histoire selon lui est faite de vérités qui deviennent au fur et à mesure des mensonges alors qu’avec  la mythologie les mensonges deviennent finalement des vérités.

 

C’est la raison pour laquelle, comme cela a été évoqué précédemment, il a utilisé le mythe du miroir (ou de l’eau de source chez Narcisse) pour aboutir finalement à l'art du vitrail.

 

Même si l’effet de représentation de l'objet spéculaire disparaît, celle-ci est remplacée avantageusement par une autre sensation  propre à l’art , l'effet de transcendance qui permet de dériver dans une autre réalité…:

 

Cocteau réussit par l’art du vitrail à sublimer et à transcender l’effet du miroir.

 

Le vitrail de par sa matérialité (le verre) se rapproche beaucoup du miroir mais grâce à la peinture il va devenir une œuvre d’art. En  fait il ne  s’agira nullement  d’un miroir peint  comme le pratique avec beaucoup de bonheur le  peintre Pistoletto,  mais ici ce sera  un panneau constitué de morceaux de verre colorés mais non réfléchissants.

 

Cependant  comme le miroir  le vitrail permet  aussi le "passage" mais de façon différente voire double : d’une part en permettant l’entrée de la lumière et d’autre part en conduisant le spectateur à découvrir  une autre réalité grâce à l’art. 

 

Dans ces conditions l’on peut considérer que pour Cocteau le vitrail va achever ou parachever  sa quête mythologique du passage développée déjà  par lui grâce au miroir.

 

Il sera  l’ultime passion et la  nouvelle insulte qu’il va infliger à ses habitudes sans quoi, selon sa propre formule, l’art se meurt.

Comme pour le travail du peintre Michelangelo Pistoletto :

 

« Nous sommes en présence d’un cosmos qui réunit le physique et le mental, le réel et l’irréel, le vrai et le faux, le matériel et l’immatériel, l’immobilisme et le mouvement, l’opacité et la transparence, l’absolu et le relatif, l’espace maximum et l’espace minimum, le temps global et l’instinct, etc… » (thès précitée p.10)

 

Cette bipolarité on la  retrouve également  dans l' art du vitrail qui renvoie à l’univers coctalien  lui-même.

 

Suspendu entre ciel et terre comme disait Aristophane, Cocteau  voyait l'homme en ces deux natures, terrestre et céleste, tellurique et cosmique et la poésie jouant le point de jonction entre ces deux mondes.

 

L'on comprend mieux dès lors l'image du miroir comme une porte étrange qui s'entr'ouvre entre ces deux mondes…

 

Vers la fin de sa vie Cocteau va faire "éclater" définitivement ce miroir au moyen de l'art pour le transformer en vitrail. De la même façon que dans son film La Belle et la Bête il a fallu briser la verrière du pavillon de Diane pour accéder au trésor. Et que la princesse de la Mort  pressée de rejoindre le séjour des morts dans le film d'Orphée (1950) brisât avec rage le miroir.

 

Le vitrail ne sera donc plus cet objet spéculaire, lieu de démarcation entre l'univers de la vie et celui de la mort , ce "mensonge qui dit toujours la vérité" comme se plaisait à dire le prince poète.

 

Mais c'est grâce à ce nouvel art  que Cocteau fait entrer la lumière, celle qui se trouve notamment dans le dos d'Heurtebise. Cela renvoie à une interprétation mythologique, la lumière comme symbole de la vie et plus particulièrement de la vie éternelle.

 

Ainsi au seuil de sa propre vie, Cocteau n'a-t-il pas voulu nous adresser un message d'espoir (son dernier?): la lumière étant en définitive plus forte que la puissance des ténèbres?

 

L'épitaphe sur sa pierre tombale semble corroborer cette interprétation puisqu'il est écrit:

 

" Je reste avec vous"

 

N'est-ce pas aussi  un démenti  cinglant à cette phrase de Cégeste qui résumait trop tôt et de façon cruelle sa vie:

 

" Vous passez votre temps à vous efforcer d'être, c'est ce qui vous empêche de vivre." ?

 

 

Lundi 23 mars 2009

Christian Schmitt

 

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