L'aîné des Duchamp à Metz

 

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Jacques Villon dans son atelier de Puteaux en 1957

Vous pouvez directement acheter le livre sur les vitraux de Jacques Villon sur le site de l'éditeur:

http://www.editions-des-paraiges.eu/magasin/page45.html

En 1957, c’est grâce à la ténacité et à la clairvoyance de Robert Renard, architecte en chef des Monuments historiques que Jacques Villon a pu réaliser les cinq baies vitrées de la chapelle du Saint-Sacrement à la cathédrale de Metz. D’ailleurs ce seront les seuls vitraux que cet artiste  réalisera au cours de sa carrière.

Introduire l’art contemporain dans une cathédrale n’était pas encore  chose évidente dans les années de l’après-guerre. Heureusement on a pu compter sur  des hommes d’Eglise éclairés comme le Père Couturier pour émettre  l’idée de faire appel à des artistes même non croyants : « Il vaut mieux, estimait-il, s’adresser à des hommes de génie sans la foi qu’à des croyants sans talent. » Car selon lui : « tout art véritable est sacré ».

Par ailleurs le choix de  Jacques Villon   pouvait rassurer quelque peu  les autorités religieuses d’autant que cet artiste était connu pour sa discrétion, lui-même  ne faisant partie d’aucun groupe contestataire ou radical (Les surréalistes ou les dadaïstes notamment).

En réalité Jacques Villon étonne et déconcerte à la fois. Lui qui a marqué profondément la peinture française du XX° s. reste tragiquement dans l’oubli à tel point que très  peu de personnes ne se souviennent à ce jour  du peintre qu’il a été.

Le plus  surprenant c’est que lui-même a largement contribué à diffuser cette image d’un peintre de l’ombre, de la retenue  voire de l’effacement.

Surprenante attitude, alors qu’il est l’aîné d’une famille prestigieuse d’artistes : les Duchamp ! (son vrai nom étant Gaston Duchamp).

Et que parmi les membres de celle-ci, on compte au moins deux autres artistes prestigieux. Raymond Duchamp-Villon, le second frère  un sculpteur génial qui annoncera  le constructivisme. Et enfin le plus connu,  Marcel Duchamp, le troisième de la fratrie, qui deviendra le grand perturbateur que l’on connaît. Véritable trublion, celui-ci  chamboulera tout l’art de son époque et  la nôtre également pour apparaître comme un monstre sacré à l’égal de Picasso.

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de gauche à droite: Marcel Duchamp, Jacques Villon (Gaston Duchamp) et Raymond Duchamp-Villon

 

Comment dès lors expliquer la confidentialité de l’œuvre de l’aîné des Duchamp ?

Alors que Picasso et Braque allaient ébranler le monde par la révolution cubiste sur la colline de Montmartre, lui Jacques Villon semble en retrait. Avec quelques fidèles, sur une  colline opposée (celle  de Puteaux) il va proposer une vision différente  d’un cubisme apparemment moins radical.

En fait sa révolution est d’une autre ampleur peut-être d’une portée encore  plus  significative  que celle de Montmartre ?

Ayant découvert le Traité de la Peinture de Léonard de Vinci, la Section d’Or et les théories du tracé pyramidal  celles-ci vont  constituer une vraie révélation pour ce peintre, un modèle de mesure des proportions et de composition offrant une harmonie visuelle.

Dorénavant, il tentera de peindre le monde à l’aide de la géométrie – la vision pyramidale notamment – et de la couleur. 

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Détail de la première baie (L’Exode)

Dans cette partie du vitrail, l’artiste signifie le mouvement : l’agitation de la foule ainsi que son déplacement. Il le traduit par des masses qui se fragmentent en facettes.

L’utilisation des formes pyramidales a cette particularité de creuser, de construire une profondeur, créant une porte ouverte vers un espace extérieur.

C’est déjà le départ signifié grâce à ces différentes constructions pyramidales – chaque pointe labourant l’espace vers l’infini.

Le côté raisonné voire raisonnable de sa peinture, a quelque chose de trompeur, car  elle conduit en fait à une radicalité tout à fait  étonnante.

Il inaugure une peinture selon Dora Vallier « qui pousse aux dernières conséquences toutes les ressources scientifiques dont l’art dispose, pour créer un absolu. »

Ce cheminement correspond bien à l’esprit des frères Duchamp. Comme son plus jeune frère Marcel, tous les deux sont à leur manière en quête de ce même absolu. « Marcel est en porcelaine ce que je suis en faïence » dira notamment  Jacques Villon.

Sa peinture le fait déambuler vers un absolu car il a su ménager un savant équilibre entre la raison et le sensible, entre le théorème et le chant.

C’est pourquoi son art se présente sous la forme d’une transition réfléchie entre l’avant-garde et les données traditionnelles de la peinture française.

En revanche jamais la géométrie ou  l’harmonie obtenue grâce à la section d’or n’occultera l’éblouissement, le raffinement et encore moins l’émotion.

Par exemple dans le détail ci-dessous, la Vierge Marie au pied de la croix, ce peintre « géomètre » restituera une intensité spirituelle sans égale.

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Le réseau de lignes chargées de grisaille qui enserre le personnage a pour but essentiel de l’accompagner et le soutenir dans sa prière.

La lumière blanche du jour qui vient éclairer une partie de sa coiffe met en évidence  tout ce camaïeu de bleus des plus doux aux plus  intenses et aux plus profonds.

Ces nuances colorées enveloppent dignement le visage  et le corps recroquevillé de la mère de Jésus.

La gravité des tons se retrouve également dans ce vert chatoyant et chaleureux qui  permet d’atténuer cette incursion incontrôlée du jaune. Celui-ci, tel un éclair, vient comme la foudre s’abattre violemment à proximité de la tête de Marie.

Toutes ces couleurs sont « priantes » car elles communient avec la « Mater dolorosa ».

Chef d’œuvre d’une intelligence picturale rare qui conduit à un accord parfait entre les tons et les formes.

Cette réalisation s’inscrit bien évidemment dans cette « mathématique sacrée » des peintres de la section d’or et de la plupart des artistes du début du XX° siècle, comme le travail d’un Kupka curieux de théosophie et surtout celui d’un Kandinsky qui voit la survivance du « spirituel dans l’art ».

Enfin l’attitude de Marie le ramène à l’essentiel, la peinture comme un acte gratuit : « Je sais bien que l’art est un jeu, je sais bien qu’il est périssable mais j’aime tout de même aller jusqu’au bout de la création. »

voir l'article paru dans le Nouveau Cénacle: http://lenouveaucenacle.fr/jacques-villon-laine-des-duchamp-a-la-cathedrale-de-metz