"Bonjour,
Je suis très heureux de voir que mon travail vous intéresse et fait réagir. Pour ce qui est de la "polémique" je ne crois pas qu'il y ait là de véritable problème.
- Opposer non seulement la phénoménologie mais carrément toute la philosophie à la psychologie, fut-elle analytique, est beaucoup trop simplificateur. Il y a des phénoménologies et des psychologies. Du coup il est impossible de les opposer comme deux blocs.
D'un côté les phénoménologies s'opposent entre elles quelques fois de manière très radicale. De l'autre certaines branches de la psychologie, ou plutôt certains travaux de psychiatres éminents, ont consisté à chercher chez Husserl et Heidegger matière à comprendre et à soigner des troubles comme la maniaco-dépression ou la schizophrénie (je pense aux travaux de L. Binswanger dans Mélancolie et manie ou dans Introduction à l'analyse existentielle par exemple. Ils sont très bien analysés par H. Maldiney dans Penser l'homme et la folie et sous-tendent sa phénoménologie de l'art !!)
- Comparer le recours à la phénoménologie dans le domaine de l'art à la tentative de comprendre le fonctionnement d'une voiture en l'observant "dans ses déplacements et interactions de cause à effet sans jamais avoir eu l'idée d'ouvrir le capot" est pour le moins curieux.
La phénoménologie ne peut ni de près ni de loin se réduire à l'observation d'un objet dans le monde. Elle s'intéresse à la donation de l'objet, c'est à dire à la manière dont il nous apparait. C'est tout à fait différent. Comment se constitue notre conscience "de" quelque chose ?
Pour le comprendre il faut déployer une analyse descriptive des différents modes de donation de l'objet. Cela implique non seulement une analyse statique de la relation entre forme de l'intentionnalité (lien acte de pensée ou noèse / objet de pensée ou noème) et contenu de l'intentionnalité (matière ou hylè) mais aussi une prise en compte de la temporalité et de l'espace.
Cela a conduit Husserl à montrer à quel point l'ego est à la fois temporalisant et temporalisé : il est source de notre expérience de la durée et est lui-même structuré par le temps. Tout cela est vite et mal dit mais il s'agit juste de montrer que l'image de la voiture ne convient pas.
En fait la phénoménologie ne s'intéresse pas à la voiture mais à la manière dont un sujet peut la viser intentionnellement, éventuellement pour en comprendre le fonctionnement en ouvrant le capot.
À vrai dire, une fois le capot ouvert, la question phénoménologique reste entière. Comment m'est donné ce mécanisme que je perçois dans la durée d'une expérience subjective très complexe ?
Evidemment on pourra persister dans la critique en disant que l'analyse de la donation de la perception de la voiture ne me fera jamais comprendre le principe du moteur à explosion. Mais dans le cas qui nous occupe cela ne rime à rien. Le processus de création ne se voit ni de loin, ni en ouvrant je ne sais quel capot avec une clef empruntée à la psychologie…
Ce qui est en cause c'est la possibilité de dire quelque chose qui tienne la route sur la manière dont l'œuvre en chantier apparait à l'artiste.
L'idée est que l'orientation du processus jusqu'à son achèvement se joue dans la manière dont l'œuvre se donne à chaque étape de la création. L'œuvre n'est pas conçue puis réalisée, elle est conçue dans la réalisation et réalisée à mesure qu'on la conçoit. Je maintiens que la description de cette évolution est à la portée de la phénoménologie.
Pour en revenir à mon livre il y a plusieurs points sur lesquels il faut peut-être revenir :
1°) Ma problématique s'appuie sur la confrontation de deux démarches phénoménologiques différentes : celle de Maldiney dont vous trouverez la formulation la plus synthétique dans son article Vers quel phénoménologie de l'art (paru dans la revue la part de l'œoeil et dans le livre L'art l'éclair de l'être) et celle de Michel Henry telle qu'elle est formulée en particulier dans le livre Voir l'invisible. L'idée de départ était que ces deux phénoménologies de l'art conduisent par elles-même à la question du processus de création. Mais ni Maldiney, ni M. Henry n'ont directement traité cette question. J'ai simplement tenté de comprendre pourquoi et de suivre la piste le plus loin possible.
2°) Il est bien évident que l'analyse du processus de création peut être effectuée autrement. On peut d'abord imaginer une approche phénoménologique différente de la mienne : à partir de Husserl, d'Heidegger, de Levinas, de Merleau-Ponty etc… On peut imaginer construire une génétique picturale avec ce qu'on pourrait appeler des pensées pré-phénoménologiques. Je pense à Maine de Biran dont je parle dans mon livre ou Conrad Fiedler. Enfin, il y a la piste "psychologique" : L. Binswanger ou dans un genre plus psychanalytique Didier Anzieu et son livre Le corps de l'œuvre.
J'espère ne pas avoir été trop long. Si vous avez besoin de précisions ou de références bibliographiques n'hésitez pas.
Bien cordialement, Dominique Demartini "
PS: D. DEMARTINI m'a autorisé à reproduire sur mon site et à diffuser sur Facebook sa réponse.
Voici son mail du 5/01/2010: